Éditorial

Retrouver l’immédiateté perdue

UN ARRET CHEZ Roger Vanthournout figurait au programme de chacun de mes retours en Belgique. J’avais séjourné une bonne année chez ce prêtre ouvrier, juste avant l’effondrement économique de 1974 qui allait frapper cruellement et durablement la région de Charleroi où il vivait. Cette visite-là fut l’une de mes dernières avant le 28 juin 1989, le jour où l’un des garçons sans ressource dont il s’occupait l’assassinerait. Je revois Roger se recueillir quelques instants au milieu du brouhaha de ses jeunes protégés et de gens de passage. Sa maison était trop étroite pour tant de monde! Et je l’entends encore me lire, du fauteuil où il s’était retiré, de larges extraits du Psaume 143, selon la traduction de la Bible de Jérusalem: «Béni soit Dieu mon rocher, qui instruit mes mains au combat et prépare mes doigts pour la bataille. Il est mon amour, ma citadelle, mon libérateur…» — «Celui qui a écrit ça, me lança-t-il en m’exhibant calmement son psautier, il aimait Dieu, il devait vivre une expérience très forte de lui.»

Comment se fait-il qu’un texte biblique puisse émouvoir autant quelqu’un? D’où cela vient-il? Pourquoi, par exemple, la lecture du livre de Job, d’Ézékiel, de Jérémie ou, surtout, des psaumes et de certains passages des évangiles, bouleverse-t-elle l’essayiste Georges Steiner au point de lui donner le vertige et lui faire perdre le nord? Il est absolument impossible, constate-t-il, que de telles choses aient été écrites par quelqu’un comme vous et moi, par un homme ou une femme qui s’assoit le matin pour remettre dix ou vingt fois sur le métier une page qu’il a écrite la veille. Non, les textes bibliques les plus poignants viennent d’ailleurs. Mais d’où, si l’on refuse l’explication fondamentaliste selon laquelle le Seigneur Dieu aurait pris la plume pour les rédiger? Georges Steiner trouve chez le philosophe Heidegger une explication très puissante qui lui semble résoudre entièrement ce problème: il y eut dans l’histoire une époque où l’esprit humain entendait l’origine des mots, du langage, où il était en contact avec les sources de notre présence en ce monde.

Retrouver cette immédiateté perdue est-il possible? Il y a aujourd’hui tellement de bruit qu’on n’entend plus les mots et que l’on va, parfois très imprudemment et même dangereusement, dans tous les sens. Mais nous avons au moins la Bible. La lire, la proclamer et la prier, c’est fréquenter des mots qui touchent notre vie et notre être à leur source. Des mots brûlants que leurs auteurs ont entendus et dont l’Esprit s’est saisi pour nous faire entrer dans le dessein de Dieu.

Jacques Lison

 

Lire la Bible, la proclamer et la prier, c’est fréquenter des mots qui touchent notre vie et notre être à leur source.