Éditorial

«Pourquoi, papa?»

Depuis le temps lointain où je l’ai visionné, il m’habite, ce film: Le Sacrifice d’Andreï Tarkovski (1986). L’histoire commence à côté d’un arbre mort qu’Alexandre plante au bord du chemin sur l’île suédoise où il réside. À son jeune fils qui l’accompagne, muet à la suite d’une opération à la gorge, il raconte une légende japonaise selon laquelle un arbre sec reprend vie si quelqu’un l’arrose régulièrement en y croyant. Un soir où Alexandre fête son anniversaire entouré de quelques amis, le ciel s’assombrit soudain, la maison est secouée violemment, les couleurs s’estompent, la télévision annonce le déclenchement d’un conflit probablement nucléaire, puis cesse de diffuser. S’ensuit une grande détresse qui porte les personnages à se consoler mutuellement par la parole. Et ils discutent à n’en plus finir, à coup de propos verbeux, qui tombent à plat, dans le vide. Du fond de son désespoir, Alexandre se met à prier. Il promet de renoncer à ce qui lui est cher et de ne plus prononcer un seul mot si tout redevient comme au matin. Une femme, Maria, le sauve du suicide. Le lendemain, à son lever, tout est redevenu comme avant. Alexandre profite d’un moment où ses proches sont partis pour mettre le feu à sa maison. Une ambulance l’emmène de force à l’asile. Loin de l’incendie, le petit garçon resté absent jusque-là, arrose l’arbre mort en parlant pour la première fois. Il prononce ces mots: «Au commencement était le Verbe. Pourquoi, papa?»

Cette question n’a cessé de me hanter. Sans doute parce que le film la laisse sans réponse. Peut-être aussi parce qu’elle sort de la bouche d’un enfant, l’un de ces saints innocents dont la liturgie fait mémoire le 28 décembre. Et parce que le prologue écrit par l’évangéliste saint Jean, célébré la veille, dit que le monde n’a pas reconnu le Verbe qui est pourtant bel et bien venu dans le monde. À vrai dire, Alexandre semble avoir perçu un rayon de sa lumière. J’imagine qu’il a été touché par ce Verbe, la Parole qui sauve le monde du vide où le précipitent trop de paroles creuses, qui ne sont que du vent, quand elles ne viennent pas exciter les bas instincts. J’imagine même qu’il a senti le grand amour dont Dieu nous a aimés, mais qu’il n’a pu en transmettre quelque chose qu’en se sacrifiant à sa manière, dans le sillage du martyre de saint Étienne, célébré le 26 décembre.

Décidément, l’arbre mort de la croix est déjà planté en plein Noël. «Le Verbe s’est fait chair…»

Jacques Lison

 

L’arbre mort de la croix est déjà planté en plein Noël.